WATER THINK TANK
Gouvernance territoriale de l'eau en Méditerranée


Cahier 2
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Ils ont également dit sur le sujet en 2016:

Interview1
Simos Malamis

Simos Malamis est chercheur à l’Université technique nationale d'Athènes. Ses thématiques principales sont le recyclage des eaux usées et l’économie circulaire de l’eau. La situation hydrique de son pays, la Grèce, est atypique et représente un enjeu majeur. Simos MALAMIS est également le chercheur responsable de la diffusion des résultats des projets européens Horizon 2020 SMART-Plant et Intcatch 2020. Ces deux projets misent sur la coopération européenne pour la mise en place de solutions durables de gestion de l’eau.

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Interview2
Martina Sartori

Les mutations économiques et démographiques du bassin méditerranéen participent à l’aggravation des problèmes liés à l’eau, entre une demande stimulée et des ressources de moins en moins disponibles. Le commerce international offre toutefois des alternatives pour les pays méditerranéens aux ressources les plus limitées en leur permettant d’importer des produits exigeant de fortes quantités d’eau. C’est ce que met en évidence le concept « d’eau virtuelle ».
A plus long terme, la progression du secteur touristique en Méditerranée, au détriment de l’agriculture, pourrait paradoxalement faire baisser la demande totale en eau, sans résoudre les potentiels conflits d’usage à l’échelle locale.

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Interview Dr Simos MALAMIS

Professeur Assistant, Université technique nationale d'Athènes (NTUA), Grèce

Water Think Thank : Quelle est la situation de la Grèce sur le plan des ressources en eau ?

Dr Simos MALAMIS : La Grèce est un cas atypique en Méditerranée par l’insularité d’une partie de son territoire. En considérant le pays dans sa globalité, les ressources en eau de la Grèce peuvent paraître suffisantes mais, en réalité, il y a d’immenses disparités. Ces ressources sont très inégalement réparties entre le Nord et le Sud. Les îles, notamment les îles Égéennes, souffrent de stress hydrique. Ce phénomène est particulièrement accru pendant la saison estivale avec l’accueil massif de touristes.

Les nappes d’eau souterraines sont la seule source d’approvisionnement pour ces îles. Or le pompage engendre l’abaissement du niveau des nappes et favorise les intrusions salines, rendant l’eau impropre à la consommation. La principale solution pour ces îles revient à installer des usines de dessalement, comme sur l’île de Tinos, mais cette technologie reste coûteuse. Les coûts de production des ressources conventionnelles sont d’environ 10 centimes/ m3. Ces coûts atteignent 1 euro/ m3 dans le cas du dessalement de l’eau de mer - toujours plus rentable que l’approvisionnement par containers depuis le continent qui revient à environ de 7 ou 8 euros / m3. La particularité de la situation de la Grèce est la variété des situations locales du fait de la spécificité de ces îles.

W.T.T. : Vos travaux portent en particulier sur l’économie circulaire de l’eau. Comment se décline ce concept ?

Dr S. M. : Tout d’abord, rappelons le processus conventionnel de traitement de l’eau. L’eau est prélevée, traitée, puis utilisée. Ensuite, les eaux usées, traitées, sont rejetées dans le milieu naturel. En comparaison, l’économie circulaire de l’eau propose de récupérer et de réutiliser les eaux usées et leurs composants. Ce recyclage comprend trois dimensions :

- La réutilisation de l’eau elle-même :
Après un traitement approprié, l’eau peut être réutilisée à plusieurs fins : l’agriculture, l’arrosage des espaces verts urbains, l’industrie... A chacun de ces usages correspondent des niveaux / types de traitement et ces correspondances doivent être encadrées d’un point de vue règlementaire. Un des freins au développement de ces utilisations en Grèce provient notamment de l’absence de directive européenne sur les eaux usées. Chaque pays européen a sa propre législation en la matière. Les pays du Nord de l’Europe, riches en eau potable, se sentent peu concernés par l’opportunité de recycler les eaux usées. C’est en partie ce qui explique ce retard législatif à l’échelle de l’Union Européenne.

- Le recyclage des matières contenues dans les eaux usées :
Les eaux usées constituent aussi un gisement potentiel de matières premières. De nombreuses molécules et matériaux rejetés par l’agriculture et l’industrie peuvent être récupérés et valorisés lors du traitement de l’eau. C’est le cas des nutriments tels que l’azote ou le phosphore, des PHAs , de la cellulose, etc. A partir de ces éléments, il est possible, par exemple, de produire du compost ou des composites pour la construction en combinant la cellulose aux biopolymères récupérés. En résumé, il existe de nombreuses applications possibles pour l’industrie chimique. Par ailleurs, la vente de ces produits est un moyen de compenser en partie les coûts du traitement de l’eau. Toutefois, cela dépend de la qualité et de la valeur ajoutée du produit final. Les biopolymères, par exemple, ont un prix moyen de 5 euros/ kilos et constituent un débouché plus intéressant que le compost. Le rôle de la législation est encore une fois déterminant pour le développement de ces filières de valorisation. Dans de nombreux pays européens, ces matériaux ont le statut de déchets, ce qui implique de multiples contraintes pour leur valorisation.

- Le volet énergétique :
L’économie circulaire de l’eau repose sur la mise au point de procédés économes en énergie pour le traitement de l’eau. De plus, les eaux usées contiennent un grand potentiel d’énergie chimique non exploité. Il est effectivement possible de produire du biogaz à partir des substances organiques contenues dans les boues d’épuration.

Transformer des usines de traitement de l’eau existantes en maillons de l’économie circulaire est l’ambition du programme européen Horizon 2020 SMART-Plant . Plusieurs sites pilotes testent la possibilité de mettre en place des boucles fermées pour l’eau et des techniques de revalorisation des matériaux. En Grèce, c’est le site de Psytallia qui a été choisi pour les expérimentations de SMART-Plant. L’usine de traitement des eaux de Psytallia couvre toute la Grande Région d’Athènes. Elle réceptionne environ 730 000 m3 d’eau par jour. Ses boues d’épuration, fortement concentrées en azote, sont traitées séparément et transformées en carburants secondaires pour l’industrie et les centrales électriques.

W.T.T. : Pourriez-vous nous détailler les objectifs et les enjeux d’un autre projet Horizon 2020 sur lequel vous travaillez, le projet Intcatch 2020 ?

Dr S.M. : Avec la Directive cadre sur l’eau, les pays membres ont l’obligation d’instaurer un programme de surveillance des masses d’eau afin de dresser un état des lieux de chaque bassin hydrographique. Le projet Intcatch 2020 vise à impulser un changement de paradigme dans la façon dont ce suivi est réalisé en proposant un business model simple et reproductible. Traditionnellement, le contrôle des eaux consiste à effectuer des prélèvements et à analyser les échantillons en laboratoire. Ce processus est long et couteux.

Pour remédier à cela, Intcatch développe une technologie fondée sur des bateaux robotisés avec des capteurs intégrés capables de mesurer plusieurs paramètres en temps réel. Les données collectées seront stockées et partagées dans le cloud pour faire l’objet d’une interprétation rapide, adaptée aux besoins des mesures de suivi écologique. Une application pour smartphones ainsi que des interfaces ergonomiques sont en cours de développement. Cela permettra de confier cette activité de surveillance à des organisations non expertes comme des ONGs.

Cette technologie ne remplacera pas complètement les analyses en laboratoire car tous les paramètres ne peuvent pas être mesurés ainsi. Cependant, elle constitue un puissant outil d’aide à la décision. Par exemple, elle offre la possibilité de détecter des rejets polluants inhabituels dans les lacs et les rivières et de réagir dans des temps très courts pour contenir la pollution. En cas de fortes précipitations, elle permet aussi d’anticiper le risque d’un dépassement de capacité des usines de traitement des eaux usées. La technologie Intcatch sera testée au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne et en Grèce sur le lac Yliki.



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Interview Dr Martina SARTORI

Chercheuse post doctorante et conférencière à l’université Ca’ Foscari de Venise / Chargée de recherche à l’IEFE – Université Bocconi, Italie

Water Think Thank : Sur quels thèmes portent vos recherches et vos publications récentes ?

Dr Martina SARTORI : Je suis chercheuse post doctorante et conférencière à l’université Ca’ Foscari de Venise et chargée de recherche à l’IEFE de l’université Luigi Bocconi. Fondée en 1868, Ca’ Foscari était la première université italienne à proposer une spécialisation économique et commerciale. L’IEFE, plus récent, est le centre de recherche sur l’économie et la politique de l’énergie et de l’environnement de l’université Luigi Bocconi de Milan.
Les principaux enjeux que j’aborde dans mes recherches sont les impacts de la pénurie d’eau liée au changement climatique sur l’agriculture, le concept d’eau virtuelle et les principaux flux commerciaux associés entre les pays méditerranéens, « l’empreinte eau » de l’Italie, et l’analyse de la sécurité alimentaire mondiale selon une approche réseau.

W.T.T. : Dans les grandes lignes, quelle est la situation de l’eau en Italie ?

Dr M. S. : L’Italie est l’un des pays les plus riches en eau parmi les pays du Nord de la Méditerranée. Cependant, en raison de sa position géographique, de sa longueur et de son hétérogénéité climatique, les ressources en eau varient significativement d’une région à l’autre. Le Nord, malgré une demande en croissance, est abondamment pourvu en eau. En revanche, les ressources du Sud, à cause de faibles précipitations et de hautes températures, répondent seulement à la moitié du besoin réel. Par exemple, dans les Pouilles, la Sicile ou la Sardaigne, le niveau de précipitation ne couvre que 10 à 20% des besoins en eau.

L’agriculture reste en Italie le secteur le plus consommateur en eau, contrairement à la majorité des pays européens, dont la part des usages industriels et domestiques est prédominante. Sur l’ensemble du territoire national italien, la répartition de l’utilisation des ressources en eau est la suivante : 44-60% pour l’agriculture, 25-36% pour l’industrie et 15-20% pour la consommation domestique. Seuls quatre pays européens utilisent principalement leurs ressources en eau pour l’agriculture : l’Italie, le Portugal, l’Espagne et la Grèce.

Un Italien consomme 92 mètre cubes d’eau par an, soit 7,6% de plus que la moyenne des 27 pays de l’Union Européenne sur la période 1996-2007. Le pays est donc particulièrement vulnérable aux problèmes de l’eau d’autant plus que le climat italien, en lien avec le réchauffement global de la planète, évolue vers un assèchement progressif.

W.T.T. : Et les principales tendances que vous observez dans la région méditerranéenne ?

Dr M. S. : Les déséquilibres entre l’offre et la demande en eau en Méditerranée s’accentuent. D’une part, la zone connaît une rapide croissance économique et démographique, notamment dans les pays du Sud de la Méditerranée tels que le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte, ce qui stimule fortement la demande en eau. Cette tendance est certes légèrement compensée par les pays comme la France ou l’Espagne qui connaissent des taux de croissance très faibles et un recul de l’activité industrielle, combinés avec de nouvelles solutions technologiques plus efficaces. L’agriculture demeure de loin le secteur le plus consommateur d’eau en Méditerranée, notamment en raison de l’inefficacité des systèmes d’irrigation qui provoque 55% de pertes en moyenne.

D’autre part, les ressources en eau sont soumises à de plus en plus de pressions : réchauffement climatique, pollution, urbanisation, etc. Or ces réserves doivent non seulement répondre à la demande croissante mais aussi assurer des fonctions écologiques indispensables pour la préservation des milieux naturels et des écosystèmes.

Une gestion intégrée de l’eau, à l’aide de moyens technologiques adaptés et de dispositifs économiques incitatifs, est fondamentale pour garantir une utilisation efficace de ces ressources limitées et enrayer les potentielles conséquences sur la sécurité alimentaire, préoccupation majeure des pays méditerranéens.

Cela doit passer par davantage de coopération afin d’éviter le piège de la compétition pour la ressource (notamment dans les pays qui partagent des réservoirs d’eau transfrontaliers), de partager des bonnes pratiques et de mettre en place des politiques efficaces. A l’échelle de l’Union Européenne, le projet Horizon 2020 SIM4NEXUS , dont la Bocconi est partenaire, a pour ambition de modéliser l’impact des politiques de soutien au système Eau-Energie-Alimentation-Climat. SIM4NEXUS développera, entre autres, un Serious Game pour aider les décideurs à tester des scenarii et évaluer des choix politiques.

W.T.T. : Quelles sont les applications concrètes du concept “d’eau virtuelle” en Méditerranée ?

Dr M. S.: Le concept d’eau virtuelle fait référence au volume d’eau utilisé pour la production d’un bien ou d’un service. Le concept a été mis au point par un géographe, Tony Allan, au début des années 1990, pour attirer l’attention sur les dispositifs économiques qui permettent d’atténuer les pénuries d’eau au niveau local, notamment dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb.

L’eau virtuelle est utilisée comme un indicateur pour mesurer l’apport en eau nécessaire pour la réalisation de produits industriels mais aussi pour l’analyse des flux commerciaux sous l’angle de la ressource en eau. L’échange d’eau virtuellement « contenue » dans les biens importés ou exportés donne lieu à ce qu’on appelle un « commerce virtuel de l’eau ». Si un pays échange des produits consommant de grandes quantités d’eau, il « échange » également les volumes d’eau « contenus » de façon virtuelle dans ces produits. Le commerce virtuel de l’eau est donc calculé sur la base des données du commerce international, en multipliant la teneur en eau virtuelle des différentes productions (propre à un pays donné) par le volume commercialisé. Cette méthode de l’eau virtuelle est surtout appliquée aux flux de l’agriculture et de l’élevage, très gourmands en eau.

Le concept d’eau virtuelle n’est pas a priori un outil politique ; il n’est donc pas conçu pour appuyer la formulation de stratégies. Ces estimations ont simplement mis en exergue le rôle joué par le commerce international dans l’amélioration de l’utilisation des ressources en eau à l’échelle locale et mondiale. Les « importateurs d’eau virtuelle » ne font pas à proprement parler des « économies d’eau » mais ils peuvent consommer plus d’eau que ce dont ils disposent localement et assurer ainsi la sécurité alimentaire. La Jordanie, par exemple, importe tous les ans un volume d’eau virtuelle cinq fois supérieur à ses ressources d’eau renouvelables.

W.T.T. : Quels sont les produits ou services qui consomment le plus d’eau ? Des entreprises communiquent-elles sur « l’empreinte eau » de leurs produits ?

Dr M. S. : Les produits qui consomment le plus d’eau sont ceux issus de l’élevage, comme la viande ou les produits laitiers (lait, fromage, …). Dans un système de production industrielle de bœuf, l’abattage d’un animal a lieu au bout de trois ans et produit 200 kilos de viande désossée. Pendant les trois ans, la vache consomme près de 1 300 kg de grains comme le blé, l’avoine ou l’orge et 7 200 kilos de fourrages : pâturage, foin sec, ensilage. La production des grains et des fourrages requiert 3 600 000 litres d’eau. Il est, par ailleurs, nécessaire d’ajouter à ce chiffre les 24 000 litres d’eau que la vache boit tout au long de sa vie et les 7 000 litres pour le fonctionnement de la ferme. En calculant, cela signifie que la production d’un kilo de bœuf mobilise 15 400 litres d’eau.

A ma connaissance, « l’empreinte eau » a été calculée pour de nombreux produits mais elle ne fait pas l’objet d’une stratégie de communication ou d’affichage, sur l’emballage par exemple.

Cela me fait néanmoins penser au centre Barilla pour l’alimentation et la nutrition (BCFN) , une institution privée, apolitique, et à but non lucratif, créée par l’entreprise Barilla. En tant que think tank pluridisciplinaire et indépendant, le centre est ouvert à tous et analyse la relation de cause à effet entre des facteurs économiques, sociaux, environnementaux et l’alimentation. L’un des nombreux projets développés au BCFN s’intitule la Double Pyramide. Il combine la pyramide de la nutrition (recommandations sur le contenu et la fréquence de l’alimentation) et la pyramide environnementale (calculée sur la base de l’empreinte carbone, eau et écologique des produits). Globalement, la double pyramide montre que ce qui est bon pour notre santé est également bon pour la planète.

W.T.T. : Vous avez aussi travaillé sur le thème du tourisme et de l’eau en Méditerranée. Quelles pourraient être les conséquences de l’accroissement de l’activité touristique en Italie et en Méditerranée?

Dr M. S. : L’augmentation du nombre de touristes génèrerait des revenus et de l’activité, mais ce phénomène induirait également un changement dans la structure productive, avec un déclin de l’agriculture et de l’industrie, en partie au profit d’une expansion du secteur tertiaire. Dans nos recherches, nous avons constaté qu’un recul, même modéré, du secteur agricole, qui représente actuellement 2/3 de la consommation d’eau totale en Méditerranée, entraînerait une baisse significative de la demande en eau. Cette diminution compenserait la demande supplémentaire engendrée par le tourisme, ce qui aboutirait à une baisse nette de la consommation totale.

Cependant, toutes les économies d’eau ainsi obtenues dans l’agriculture ne pourraient pas être systématiquement redirigées vers l’approvisionnement en eau potable des touristes. Une grande partie de l’eau utilisée dans l’agriculture est de « l’eau verte », issue de l’humidité des sols, typiquement liée à l’agriculture pluviale. L’eau utilisée pour l’irrigation, qui pourrait être détournée pour d’autres usages comme le tourisme, est appelée au contraire « eau bleue ».
En outre, dans nos travaux de recherche, nous avons utilisé un modèle économique à l’échelle nationale et des données annuelles. Par conséquent, les résultats renvoient à de larges zones géographiques et à des périodes relativement longues. Or, nous savons que le pic de l’activité touristique coïncide souvent avec la période où l’irrigation agricole est la plus intense. Nous ne pouvons donc pas conclure qu’il n’existe pas de risques de conflits liés à la ressource en eau, même dans les pays pour lesquels nous avons constaté un bénéfice net d’eau à l’échelle nationale.

Les politiques de développement touristique doivent viser l’étalement des flux touristiques tout au long de l’année et la réduction des pics saisonniers, qui accentuent les effets du changement climatique. Elles doivent aussi limiter le développement du tourisme dans des zones déjà surexploitées.
Un moyen efficace d’améliorer l’accès à l’eau est de favoriser le commerce de l’eau lorsqu’il est techniquement réalisable. A titre d’exemple, les exploitants agricoles, qui irriguent leurs terres, auraient l’opportunité de vendre de l’eau au secteur touristique.
Toutes ces mesures doivent compléter des politiques plus globales qui visent à rendre l’industrie touristique plus durable et à réduire son impact sur les ressources naturelles, notamment l’eau.






Interview3
Irma Popovic Dujmovic

L’exploitation des ressources en eau a des conséquences immédiates sur l’environnement, en particulier dans des régions où la biodiversité est riche et fragile comme dans les régions montagneuses des Alpes dinariques, dans les Balkans. WFF Adria sensibilise les différents acteurs de la zone à ces enjeux et milite pour l’instauration d’une gestion plus durable de l’eau.

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Interview4
Marijan Babic

Les inondations constituent l’un des principaux risques naturels en Croatie. Leur prévention est gérée par la Croatian Waters (Hrvatske vode), qui a mis en place une panoplie de mesures à court et long terme, conformément à la règlementation européenne. En raison du caractère transfrontalier des ressources en eau, la coopération internationale est un enjeu clé de réussite des actions de lutte contre les inondations.

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Interview Irma POPOVIC DUJMOVIC

Chef de projet à WWF Adria – Gestion durable de l’eau douce, Croatie

Water Think Thank : Pourriez-vous présenter les actions menées par WFF Adria et notamment celles qui concernent l’eau douce ?

Irma POPOVIC DUJMOVIC : Le périmètre d’intervention du WFF Adria se situe dans les Alpes dinariques des Balkans, une région traversée par de nombreuses rivières et cours d’eau. Nous travaillons en coopération avec des initiatives locales, pour promouvoir la protection de la biodiversité, des sources chaudes et autres zones humides menacées de la région. Notre objectif est de mettre en place des mesures pour atténuer les impacts négatifs liés à la pression anthropique sur l’environnement. WWF Adria a été créé en 2015 même si WFF était déjà actif dans la zone depuis de nombreuses années. L’association est présente dans huit pays : la Croatie (où est situé le siège), l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la République de Macédoine, le Kosovo, la Slovénie et la Serbie.

W.T.T. : Quel lien existe-il entre la gestion de la ressource en eau, l’environnement, et la biodiversité ?

I. P. D. : L’eau est au cœur d’enjeux d’ordre environnemental mais aussi économique, social, politique, etc. Tout est lié. Prenons l’exemple du programme pour une énergie hydraulique durable dans les Alpes dinariques , lancé par WWF en 2011. Cette initiative a été créée pour faire face aux dommages causés par l’implantation de nouvelles centrales hydroélectriques dans la région. Bien que l’énergie hydraulique soit considérée comme renouvelable et que son développement soit favorisé par l’Union Européenne, la construction de barrages peut avoir de graves conséquences sur la vie des populations locales et sur les écosystèmes; en particulier si les projets sont conçus uniquement à des fins économiques.

Les caractéristiques géographiques du massif montagneux dinarique attirent les investisseurs, qui y voient l’opportunité de construire des centrales hydroélectriques très rentables. Ces décideurs doivent être sensibilisés aux menaces qui pèsent sur la ressource en eau et sur la biodiversité dans ces zones vulnérables. Ce n’est pas la taille du projet de centrale hydroélectrique qui importe car les petites rivières sont les plus exposées aux changements et aux dégradations. En revanche, la configuration du projet et les mesures prises pour atténuer les effets sur l’environnement peuvent avoir un rôle crucial.

W.T.T. : Tout cela paraît extrêmement complexe. Comment faire pour sensibiliser et expliquer les problèmes liés à la ressource en eau ?

I. P. D. :
- En pratiquant le lobbying :
WWF Adria emploie son expertise internationale et son réseau pour aider les populations et associations locales à faire valoir leurs revendications auprès des décideurs politiques. Prenons à nouveau l’exemple de l’hydroélectricité. WFF Adria facilite le dialogue entre toutes les parties prenantes dans le but de trouver des solutions communes et acceptables sur le plan social et environnemental. L’association rassemble également des experts pour apporter des arguments scientifiques au débat et étayer les propositions. La mission de WFF Adria est aussi de vérifier que les projets de centrales hydroélectriques correspondent aux standards européens et sont en adéquation avec l’engagement de l’Europe pour la protection de la nature et de la biodiversité.

- En menant des campagnes de communication :
Grâce à sa grande force de communication, WWF Adria peut apporter de la visibilité à ces enjeux et sensibiliser les citoyens des pays concernés. Son rôle est d’expliquer et de simplifier les problèmes liés à l’eau, qui sont par nature complexes et interdépendants, pour mobiliser la société civile grâce à des campagnes percutantes.

- En promouvant la coopération internationale :
WWF Adria incite à la coopération multilatérale entre les différents pays de la région puisque, par nature, les fleuves et les rivières ne connaissent pas de frontières. Les défis liés à l’eau nécessitent donc une approche globale que peut offrir une organisation transnationale telle que WFF.



W.T.T. : Menez-vous d’autres projets dans la région des Alpes dinariques pour protéger les ressources d’eau douce ?

I. P. D. :
- “L’Amazone de l’Europe”
Le projet “l’Amazone de l’Europe” a pour ambition de réparer et prévenir les dommages environnementaux dans une zone transfrontalière, au carrefour de la Mura, de la Drava et du Danube. Cette surface est répartie entre cinq pays différents : l’Autriche, la Slovénie, la Hongrie, la Croatie et la Serbie. Les activités d’excavation et d’extraction de sédiments ont abouti à de profondes altérations des cours d’eau qui menacent la faune et la flore et créent des conditions favorables aux inondations. La région est éligible à la protection de l’UNESCO mais seulement deux pays l’ont obtenue à ce jour : la Hongrie et la Croatie. Les autres pays, à l’exception de l’Autriche, en ont fait la demande ou prévoient de le faire prochainement.

- Le projet DRAVA LIFE
Le projet DRAVA LIFE défend une gestion intégrée de la Drava en Croatie. Les systèmes traditionnels de gestion de l’eau ont recours à des digues et des pentes artificielles pour lutter contre les inondations. Ces vieilles infrastructures ne participent pas à la protection de l’environnement. Au contraire, des mesures de restauration et de réhabilitation des rives et du lit de la rivière permettent en même temps de préserver les écosystèmes et de se protéger contre les risques d’inondations.

- Un projet en cours dans la forêt de Spacva
Les barrières naturelles telles que les forêts constituent de bons systèmes de régulation d’eau. Or, ces facteurs naturels sont victimes de déforestation ou de mauvaise gestion. WWF Adria développe actuellement un projet pour étudier les interactions entre l’eau et la forêt de Spacva en Croatie, près de la frontière avec la Serbie.

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Interview Marijan Babic

Responsable équipements de protection contre les crues, Croatian Waters (Hrvatske vode), Croatie

Water Think Thank : Quel est le rôle de Croatian Waters ?

Marijan BABIC : Croatian Waters est une organisation publique qui a été mise en place par la Loi sur l’Eau de 1995. C’est l’acteur clé de la gestion de l’eau en Croatie. Il dépend du Ministère de l’Environnement et de l’Énergie et est responsable de la prévention et de la gestion des inondations sur tout le territoire. Il a conçu un premier puis un deuxième Plan de Gestion des Bassins Versants, adopté en juillet 2016. Au cœur de cette stratégie, un Plan de Gestion des Risques d’Inondations a été mis au point.

En Croatie, il existe deux bassins versants :
- Le bassin versant de la mer noire, qui regroupe près de 62% du réseau hydrographique croate, dont la Save et la Drave qui se jettent dans le Danube ;
- Le bassin versant de la mer Adriatique, qui rassemble les 38% restants du territoire.

Une des missions principales de Croatian Waters est de protéger la population et l’environnement contre les risques liés à l’eau, notamment les inondations. Le bassin versant du Danube comporte plus de risques car il est davantage exposé aux pluies torrentielles.

W.T.T. : Quels sont les premiers résultats de cette nouvelle approche ?

M. B. : La gestion de l’eau en Croatie s’est progressivement adaptée pour se conformer aux directives européennes : la Directive cadre sur l’eau de 2000 et la Directive européenne relative aux inondations de 2007. Cette règlementation européenne accorde une grande importance à la planification et à la prévention des inondations. Elle exige que les pays membres cartographient les risques d’inondations, identifient les populations qui se trouvent dans un périmètre à risque et prennent des mesures adaptées.

Mettre en place une politique de conformité aux directives européennes, stratégie efficace sur le long terme, représente une charge financière importante pour la Croatie. Néanmoins, l’Union Européenne finance quelques projets de protection contre les inondations.

Rappelons que, parmi les pays traversés par les mêmes fleuves et rivières que la Croatie, certains ne sont pas dans l’Union Européenne, notamment la Serbie.
Une Commission Internationale du Bassin de la Save regroupe la Serbie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Slovénie, et le Monténégro. Cette commission se réfère aux directives européennes et développe une méthodologie commune pour la cartographie des risques dans tout le bassin de la Save. De la même façon, une commission internationale a été créée pour protéger le Danube . La coopération et la solidarité transfrontalière sont fondamentales pour un partage équilibré des responsabilités et des actions à engager. D’autant plus que des mesures prises par un pays peuvent augmenter les risques d’inondations dans les pays en amont ou en aval. La coordination des efforts est donc indispensable.

W.T.T. : Quelle est la stratégie croate pour la gestion des inondations ?

M. B : La Croatie a adopté une série de mesures structurelles et conjoncturelles dont la mise en œuvre a été accélérée par les grandes inondations de mai 2014.
Premièrement, des mesures immédiates de planification et de prévention :
- Amélioration de la prévision des inondations (collecte et traitement des données hydrologiques, modélisation mathématique, simulations, systèmes d’alerte, cartographie des risques, etc.) ;
- Durcissement des contrôles des infrastructures de protection contre les inondations ;
- Renforcement des Centres de Défense contre les Inondations à l’échelle nationale et régionale avec davantage de moyens, d’équipements et de ressources humaines.

Ensuite, sur le plus long terme :
- Réalisation d’études de bassin approfondies préalables au développement de projets de lutte contre les inondations ;
- Adoption de mesures de rétention d’eau naturelles et vertes (renaturation de cours d’eau, restauration de rivières, de zones inondables, etc.) si techniquement et économiquement réalisables ;
- Construction and reconstruction d’infrastructures de protection contre les inondations (digues, barrages, stations de pompage, etc.).

La planification se décentralise progressivement et passe de l’échelle nationale à l’échelle locale, au niveau des différents bassins. Dans le cas où une inondation survient, toute une série de dispositifs se déclenchent aux niveaux national et local. Il existe trois niveaux de risques :
Niveau 1 – Inondation ordinaire ;
Niveau 2 – Inondation extraordinaire ;
Niveau 3 – Inondation catastrophique.

Croatian Waters s’occupe des deux premiers types d’inondations de la classification mais délègue la gestion de crise aux autorités locales et aux centres de protection régionaux en cas de catastrophe.

Aujourd’hui, les inondations sont extrêmement bien gérées en Croatie. Cependant, malgré toutes les précautions, le risque zéro n’existe pas. Les inondations représentent d’ailleurs une menace plus importante que les incendies ou les tremblements de terre.